Serge Lutens, souvenirs d'une ville du Nord



En parcourant des livres sur le Nord dans ma bibliothèque, je suis retombée, dans l'excellent ouvrage, L'art pour guide, Nord-Pas-de-Calaissur une double page concernant Serge Lutens, son rapport à l'art, et à sa ville de naissance, Lille. 

Pas la peine de vous abîmer les yeux sur la photo, voici le texte, lisible ! ;)

Derrière la belle régularité de la grand-place, les villes du Nord recèlent un lacis de ruelles et de cours. Le créateur Serge Lutens se souvient du Vieux Lille de son enfance.

"Dans les années 50, Lille était une ville toute noire, un peu à l'abandon, avec de grands quartiers délabrés comme le Vieux Lille, habité d'émigrés et d'artistes, ou les quais de la Deûle.
J'aime les villes en ruine : de splendides portes un peu de travers, des cours abîmées, des pavés mal posés. Ce qui est magnifique, c'est que tout y est noir alors qu'aujourd'hui on refait tout à neuf.

Lille, c'était d'abord un tas de rues, une vie de cafés enfumés, des tramways, une atmosphère particulière. La vie m'est toujours apparue comme une forme d'opéra, magique et injuste à la fois. 

Jeune, j'ai travaillé dans un salon de coiffure lillois où je voyais des femmes étonnantes par leurs gestes, leur culture, leur blancheur, leur pâleur. J'ai rencontré des personnages surprenants, une femme aux cheveux courts, noirs, portant de grandes vestes à carreaux, mais dont l'allure évoquait les dames du XIXè siècle.

Les musées étaient lors vides et cette absence de fréquentation ainsi que des détails - une latte qui se soulève, quelque chose de travers ou un gardien endormi - faisaient leur charme. J'ai connu des musées abandonnés dont les rares visiteurs, étranges, étaient des êtres de musées, évoluant tels des fantômes à la recherche d'une part d'eux-mêmes... Aujourd'hui, tout cela a changé.

Le musée, c'est avant tout des toiles marquantes. Enfant, j'ai visité le musée de Lille avec l'école, et les Vieilles de Goya est la toile qui m'a marqué. Je ne savais pas qui était Goya mais ce tableau est le seul dont je me souvienne vraiment, alors que les toiles de Rubens me laissaient indifférent. Je n'aime pas Rubens.


L'histoire de l'art est notre histoire et elle n'existe que par notre regard. On peut passer des années devant un chef-d'oeuvre sans même le voir. De même les endroits que les parents montrent en disant "c'est beau!" peuvent laisser insensible alors que l'eau d'une écluse peut devenir source d'intense émotion. L'art est la façon dont les choses s'impriment en nous."